09.03.2012

« Pour se voir ». Rencontrer le regard du mendiant.

fév. 05 064.jpgLe mois dernier j’ai participé à une soirée de réflexion organisée par la Communauté de Sant’Egidio sur le thème de la mendicité dans les rues de nos villes. Elle portait sur le sens du don et de l’aumône. Dans un courrier qu’elle a envoyé  à ses amis, cette communauté œcuménique écrivait : « nous pensons que l'Evangile et l'histoire du christianisme nous enseignent à développer une autre attitude vis-à-vis des mendiants que de les tenir à distance. Parce que nous reconnaissons le visage du Christ dans celui du pauvre, un Christ pauvre, méprisé, rejeté ».

J’aimerais réfléchir sur ce thème, en posant particulièrement la question : quel est mon regard sur les mendiants ? Les voyons-nous ? Si oui comment ?

Et pour approfondir cette question du regard, je partirai du texte de la rencontre de Pierre et de Jean avec le mendiant paralysé au début du livre des Actes des Apôtres (3,1-10). N’est-il pas frappant que leur première action après la Pentecôte est une rencontre avec un mendiant ? L’Esprit saint les envoie vers l’humanité souffrante. Ce geste envers ce pauvre soutiendra toute la prédication apostolique.

Quand ils marchaient sur les chemins de Judée et de Galilée de long en large, ils ne voyaient pas les mendiants. Maintenant, les apôtres voient ce mendiant, s’arrêtent, s’approchent de lui et lui parlent. Qu’est-ce qui a changé ? Pierre lui dit « Regarde-nous ». Remarquons le jeu des regards dans ce texte : le thème du regard apparaît 4 fois. Le mendiant et les apôtres se regardent. Rencontrer un mendiant, c’est d’abord une question de regards. Pierre lui dit : « je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j’ai je te le donne : au nom de Jésus le Nazaréen, lève-toi et marche ». Que donner ? Pierre a donné ce qu’il avait. Il a tout quitté pour suivre Jésus, mais il a reçu en échange sa miséricorde et son autorité.  Qu’est-il plus facile de dire « Regarde-nous » ou « Lève-toi et marche » ? « Lève-toi » : le même verbe est utilisé pour décrire la résurrection de Jésus !

Voir, s’arrêter, entrer en relation ne va pas de soi. Auparavant, les apôtres croisaient ce mendiant tous les jours assis à cette porte, mais ils ne le voyaient pas. Ils se comportaient sans doute comme le prêtre et le lévite de la parabole du bon samaritain qui, revenant du Temple, évitaient l’homme blessé sur la route. Les disciples ne voyaient pas cet homme, parce que ce n’était sans doute pas le moment. Pourquoi le voient-ils maintenant ? Qu’est-ce qui a changé après Pentecôte ? L’Esprit leur a-t-il ouvert les yeux ?

Dans les rues de Jérusalem

J’aimerais vous raconter une petite expérience en lien avec ce texte. A la fin du mois de janvier, j’ai passé une semaine à Jérusalem pour participer à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Chaque soir une célébration dans une des églises de la vieille ville. A tour de rôle dans les églises anglicane, arménienne, catholique latine, luthérienne, éthiopienne, orthodoxe copte, grecque-catholique.

C’était très intéressant de découvrir un désir d’unité entre ces diverses Eglises. Or le jeudi soir j’ai participé à une célébration œcuménique dans le Cénacle, sur le Mont Sion, là où, selon une tradition, Jésus a partagé son dernier repas et où il a envoyé l’Esprit saint, à Pentecôte. La célébration s’est terminée par un long temps de prières d’intercession, où chacun a pu librement s’exprimer dans sa propre langue. Un très beau moment où nous avons entendu « annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu » (Actes 2,11). Une petite Pentecôte en quelque sorte.

Le lendemain, en sortant de la maison où je logeais sur la Via Dolorosa, je suis frappé par des mendiantes. L’une tient un enfant malade dans ses bras et m’implore du regard ; l’autre assise, le visage couvert et penché vers le sol, tend une main ; une troisième est debout contre un mur, l’air résigné.

Je rejoins mes amis avec qui j’ai vécu cette semaine, pour commencer cette nouvelle journée avec un temps de chants et de partage biblique. Durant la prière, ces images de mendiantes se bousculent dans mon esprit. Me revient alors à l’esprit le récit de la rencontre de Pierre et Jean avec le mendiant paralysé. Le premier « acte des apôtres » après la Pentecôte (Actes 3). Ceux-ci sortent du Cénacle, remplis de l’Esprit saint et rencontrent la pauvreté humaine. Pourquoi leur premier miracle est-il destiné à un mendiant ? Or hier, nous avons justement prié pour l’unité avec les églises de Jérusalem dans le Cénacle et c’était comme une nouvelle Pentecôte. Et ce matin, je rencontre des mendiants et suis touché par eux. Je fais part de cette « coïncidence » et propose de faire silence pour méditer sur ce texte.

Après cet échange biblique, je veux ouvrir les yeux et être attentif aux mendiants sur le chemin. J’avais décidé, ce jour, d’aller prier à l’Anastasis (l’Eglise de la Résurrection ou le Saint Sépulcre). J’achète quelques petits pains à la vanille dans l’intention de les leur donner. Je rencontre Mouna, qui tient dans ses bras Ibrahim, son enfant malade. Avec mes quelques mots d’arabe, je réussis à savoir leur nom et l’âge de l’enfant. Elle me dit shoukran, merci, avec un sourire quand je lui donne le petit pain. Après avoir prié à l’Anastasis, je me rends ensuite vers le Kotel - le mur occidental, le lieu le plus important de la religion juive. A peine suis-je entré dans le quartier juif qu’un enfant m’aborde et me propose quelques vieilles cartes jaunies. Il s’appelle Rami et a dix ans. Tout en cherchant les souvenirs de mon hébreu biblique me permettant d’avoir un embryon de conversation, j’en choisi deux, les moins écornées, et lui donne sans doute le centuple de ce qu’elles valent. Il me quitte avec un todah, merci en hébreu. En descendant vers le lieu saint, un peu en dessus de la rue ha-Tamid,  une femme est assise, le visage triste, secouant un gobelet en plastique. Rouka est une russe qui a fait son alya, sa « montée vers Jérusalem », il y a 20 ans mais n’a pas réussi, avec ses dix enfants, à sortir de sa grande pauvreté. En prenant congé d’elle, elle me dit sank you very mouche, merci beaucoup, dans son anglais aux accents slaves.

Devant le Kotel, j’appuie le front contre le mur. Me reviennent alors en mémoire les paroles de Jésus : « détruisez ce temple, en trois jours je le reconstruirai ». Après sa résurrection, ses disciples comprirent qu’ils parlaient de son corps. Nous sommes son « Corps » et le temple de son Esprit. M’attendait-il dans « les plus petits de ses frères » que je viens de rencontrer ? Je pensais à cela, quand, sur mon chemin vers l’Eglise éthiopienne où avait lieu la célébration de l’unité de ce soir, je rencontre, à la porte de Damas, Muhammad, un jeune mendiant handicapé.

Après ces rencontres, durant la célébration de l’unité, bercé par les chants en geez, j’avais le sentiment que mon union avec Dieu s’était approfondie…

"Pour se voir"

Regarder et voir. Les apôtres ont vu parce qu’ils vivaient dans le temps de l’Esprit. Nous vivons aussi dans ce temps, si nous sommes chrétiens. La question à me poser est alors quelle est ma relation à l’Esprit saint ? Là où il est présent, là est la liberté d’être attentif à ses impulsions. En croisant un mendiant, je peux me demander : « Que veut me dire l’Esprit saint dans ce regard qui me fixe » ?

Nous croisons beaucoup de personnes, mais souvent nous ne les voyons pas. Peut-être n’est-ce pas le temps ? Peut-être ne sommes-nous pas prêts à les rencontrer ?

Dans la Bible, la première affirmation sur Dieu est qu’il voit. « Dieu vit que tout ce qu’il a créé était bon », dit sa première page. Quand son peuple est exilé en Egypte, le texte inspiré dit : « J’ai vu la misère de mon peuple…oui je connais ses souffrances » (Ex. 3,7). Dire que Dieu voit le pauvre signifie qu’il l’aime et va intervenir en sa faveur.

Jésus a rencontré une quantité de mendiants. Pas seulement ceux qui lui tendent leur main, mais aussi tous les malades et les chercheurs de sens qui viennent à lui. Dans tous ces récits le contraste entre Jésus et ses disciples est grand. Jésus voit les mendiants, alors que ses disciples ne les voient pas et même les rabrouent. Il y a une lutte continuelle entre Jésus et ses disciples sur la manière de répondre aux sollicitations. Tout dans l’attitude de Jésus conduit à des rencontres concrètes, à découvrir des visages.

Je terminerai par cette histoire du patriarche Athénagoras. Celui-ci racontait que des gens simples venaient à son bureau : « quand ils venaient et que je leur demandais pourquoi ils étaient venus, ils répondaient dans leur langue : « pour se voir ». Par le fait de « se voir », il s’est créé dans mon cœur une philosophie, celle qui fait que j’aime tant le dialogue avec les hommes ». De cette manière, l’anonyme qui est à côté, le pauvre qui ne possède rien qui puisse m’être utile, la personne qui passe à côté de moi sans me connaître, acquièrent un nom, du sens, un espace dans ma vie. Ils sont reconnus et je les connais : « pour se voir » !

 


Cité en Andréa Riccardi, L’étonnante modernité du christianisme, Presses de la Renaissance, Paris, 2003, p. 139

21.01.2012

Les églises peuvent-elles se transformer ? Réflexions en marge de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens.

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La Semaine de prière pour l’unité des chrétiens commence ce 18 janvier. Cette année le thème retenu par les églises de Pologne est celui la transformation, avec le verset de la première aux Corinthiens : « Tous, nous serons transformés…par la victoire de notre Seigneur Jésus-Christ » (15,51-58). Si l’apôtre parle ici de notre transformation personnelle, les églises de Pologne soulignent l’importance de ce thème non seulement pour notre progrès personnel, mais aussi pour celui de l’unité entre les églises.

La prière et témoignage communs transforment la perception que nous avons des autres églises. C’est l’expérience que nous faisons dans la cathédrale de Lausanne : chaque premier dimanche du mois, une célébration de la Parole réunit les vingt églises de la Communauté des Eglises chrétiennes dans le canton de Vaud et bien d’autres communautés encore, en particulier celles de la migration. A l’écoute de la même Parole, visités par le même Seigneur vers lequel nous nous tournons ensemble avec une incroyable diversité, nous apprenons à nous appartenir les uns aux autres. Et nous découvrons que ce qui nous unit est tellement plus fort que ce qui nous sépare.

Nous savons aussi que la Parole de Dieu crée un lien entre communautés. Plus nous la vivons, plus nous serons unis.

La fraternité retrouvée

Dans son dernier livre sur le Notre Père (Vous donc priez ainsi, Bayard, Paris, 2011), le Groupe des Dombes, propose un itinéraire de conversion à partir de cette prière : « la proclamation d’une même paternité oblige les chrétiens  à prendre conscience des exigences fraternelles qu’elle implique », écrit ce célèbre groupe de dialogue entre protestants et catholiques. 
Une fraternité retrouvée, voici le grand acquis du pèlerinage œcuménique du siècle dernier. C’est ce que notait déjà Jean-Paul II, il y a bientôt 20 ans dans son encyclique sur l’unité (Ut unum sint).

Mais l’unité pour laquelle nous prions va au-delà de bonnes relations. Si Jésus a prié pour que « tous soient un…afin que le monde croie », cette unité n’est pas uniquement spirituelle, elle est « visible ». Pour que le monde croie, il doit voir. Voir quoi ? Des chrétiens unis dans la fraternité et un témoignage commun, célébrant le salut autour d’une même table avec des ministères qui se reconnaissent mutuellement. Cette communion sans restrictions au même pain et vin eucharistiques reste le but du mouvement œcuménique.

Reconnaissons que nous en sommes encore loin. Mais nous sommes en route. Qui pourra ultimement faire obstacle à ce but ? Mais cela demande de notre part la volonté de renoncer à nous concurrencer, de nous ouvrir à d’autres manière de vivre et célébrer la foi, d’avoir besoin des autres églises Voire même de changer certaines doctrines ou pratiques, afin d’être l’Eglise une pour laquelle Jésus a prié. Voulons-nous cette transformation ?

Des fruits de transformation

Il y a exactement 30 ans durant cette même semaine, le document de Lima « Baptême, Eucharistie, Ministère » (BEM) a été publié. Ce texte reste le document le plus important du mouvement œcuménique : plus de 150 églises y ont répondu, dont 51 églises réformées. Il a contribué à des accords et des rapprochements, comme par exemple entre anglicans, luthériens et réformés avec les accords de Porvoo et de Reuilly, qui ont permis l’intercommunion. Ce qui semblait autrefois impossible !

Tant d’autres transformations – ou de « conversion des églises », selon la formule du Groupe des Dombes – sont visibles.  J’en mentionnerai juste deux, très récents. D’abord un signe témoignant d’un bel élargissement de l’œcuménisme : ce thème de la transformation et ce verset de la lettre aux Corinthiens ont été repris par le livret de la Semaine de prière de l’Alliance évangélique européenne. Cette semaine date du milieu du 19e siècle et précède de dix jours la Semaine de prière pour l’unité. Evangéliques et oecuméniques commencent à tirer à la même corde !

La semaine dernière le Vatican et la Fédération luthérienne mondiale ont annoncé qu’ils fêteront ensemble le 500e anniversaire de la Réforme, qui sera célébré en 2017. Les protestants renoncent à instrumentaliser cet événement contre les catholiques. Et les catholiques reconnaissent que la Réforme a permis « une impulsion à un retour à la Parole de Dieu et à la place centrale de l’Ecriture sainte dans la vie de l’Eglise », selon le cardinal K. Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Publié sur www.protestinfo.ch

26.08.2011

Accueillir les imprévus de Dieu

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Chapelle de la communauté de Pomeyrol, près de Tarascon.

Je m'apprêtais à partir en Provence pour animer une retraite dans la communauté de Pomeyrol, quand une attaque cérébrale m'a cloué sur place. C'était jeudi le 18 août 2011. Comme le thème de la retraite était intitulé «Que ta volonté soit faite ! Discernement de la volonté de Dieu et combat spirituel », j'ai essayé de le mettre en lien avec ces événements récents de ma vie. Pomeyrol est une communauté de sœurs protestantes, fondée en même temps que Taizé, avec une même vocation à l'unité. Voici quelques réflexions.

Accueillir les signes de bienveillance

« Le visage de mon prochain est une altérité qui ouvre l’au-delà. Le Dieu du ciel est accessible sans rien perdre de sa transcendance, mais sans nier la liberté du croyant », écrivait le philosophe Emanuel Levinas. Durant ces jours à l’hôpital, j’ai rencontré tant de visages et ai été émerveillé par tant de gestes de bienveillance à mon égard. Les médecins, les infirmières et d’autres personnes travaillant au CHUV de Lausanne : tous me voulaient du bien. Chaque rencontre, chaque geste, chaque soin ont été pour moi autant de visages de l’amour de Dieu envers moi. J’en ai été très touché.

Tout cela a rendu très concrète la phrase du médecin Ambroise Paré, qui se trouve à l’entrée de l’hôpital : « Je le pansay, Dieu le garit » (dans le français du 16e siècle, « Je le soignai, Dieu le guérit »). Dieu, ami des hommes, nous donne des bons médecins et des bons médicaments, pour nous guérir. Un passage du livre du Siracide le dit aussi de belle manière: « Le médecin rend service, honore-le, car lui aussi est créature du Seigneur. C'est du Dieu très-haut qu'il tient son art de guérir, comme un cadeau qu'on reçoit de la part du roi. »

J’ai aussi reçu plusieurs visites d’amis et l’assurance du soutien de la prière de beaucoup de personnes et de communautés. Me savoir entouré par cette « couronne de prières », comme me l’a dit Sœur Danielle, prieure de Pomeyrol, a été un grand encouragement.

Dimanche, j’ai participé au culte de l’hôpital où j’ai reçu la communion, « sacrement de guérison », comme le considère la plus antique tradition chrétienne. Puis j’ai demandé l’onction des malades à un pasteur de ma paroisse, qui est venu avec trois autres personnes. C’était la première fois que je la recevais en tant que malade.

Deux heures plus tard, deux amis, prêtres de l’Eglise orthodoxe, sont venus me visiter. Ils m’ont offert deux petites icônes et ont prononcé une prière pour les malades, tirée de la liturgie de Saint Jean Chrysostome. Puis ils m’ont oint d’une huile venant de l'île grecque d'Egine, où se trouve le tombeau de Saint Nectaire, le saint le plus populaire dans l’Eglise orthodoxe grecque. Ils l’on fait l’un après l’autre à la manière orthodoxe : un signe de croix sur le front, sur les mains (sur la paume, et sur la main), sur le flanc, et sur les pieds. A chaque fois, ils disaient « pour la guérison du corps et de l’âme ». J’ai compris que cette onction nous identifie au Christ crucifié, mort pour nous guérir de nos maladies. « Il supportait les maladies qui auraient dû nous atteindre », annonçait le prophète Esaïe.

Vraiment, Seigneur, tu as été très généreux pour moi durant ces quelques jours et tu m’as donné de nombreux signes de ta bienveillance !

Combat spirituel

La nuit du vendredi au samedi fut très difficile. Une nuit de combat contre la souffrance et l’inquiétude. Des troubles neurologiques se sont à nouveau manifestés, j’avais le sentiment que la force sortait de mes membres. J’avais aussi un sentiment d’instabilité et une forte nausée. Les médecins venaient de me dire que j’avais une « épée de Damoclès » sur la tête et que mon état pouvait se péjorer. Dans ce cas, il faudrait m’opérer en enfilant une sonde dans l’artère basilaire malade (la principale artère du cerveau) pour y poser un « stand » afin de l’élargir, puisqu’elle était rétrécie à 50% (c’est ce qui avait provoqué l’attaque). Mais cette opération, très délicate, comporte des risques et n’a pas la garantie du succès.

Evidemment, je pensais à tout cela quand les troubles ont recommencé durant cette nuit. L’angoisse rampait à la porte. Je me suis mis alors à prier sans cesse, afin de lutter contre l’anxiété, avec la prière de Jésus, qui invoque son nom.

J’ai prié sans interruption de 22h à 5h du matin, où j’ai pu enfin dormir quelque peu. Et par la grâce de cette prière, certainement portée par tant d’autres, j’ai pu rester dans la paix. Durant ce temps, le médecin de garde est venu à trois reprises à mon chevet. De plus, ma fille Francesca, pédiatre au CHUV et de garde durant ces jours, est également venue, comme un ange, me visiter à trois reprises durant cette nuit particulièrement difficile. Cela a été aussi pour moi un grand encouragement et un signe de la sollicitude d’en haut.

Cette nuit a comme été un « exercice pratique » d’un chapitre de la retraite de Pomeyrol consacré au combat spirituel contre l’inquiétude et la souffrance.

Dire oui

Nous savons que la volonté de Dieu est bonne, parfaite et la meilleure chose pour nous. Mais elle est aussi parfois inattendue, surprenante et dé-routante (au sens étymologique : elle fait changer de route). Un « Accident vasculaire-cérébral » (AVC), dit une petite brochure qu’on m’a donné à l’hôpital, est « comme un coup de tonnerre dans un ciel serein ». Est-ce que l’appel d’Abraham, que j’ai approfondi pour cette retraite, a été une lente prise de conscience ou plutôt un coup de tonnerre déroutant ? « Quitte ton pays et va vers… » Comment a-t-il dit « Oui » à cet appel ? Après un long cheminement ou tout de suite ?

S’abandonner à cette volonté d’amour nous déracine pour nous enraciner dans une relation plus profonde avec Lui. C’est certainement, pour moi, un des fruits que je perçois dans ma vie, ces jours : un approfondissement de la relation de confiance avec Lui. Mais pour cela, il m’a fallu dire oui à ces événements, les accueillir comme un appel, comme signifiants. Que Dieu veut-il me dire à travers eux ? Je ne sais pas encore où il veut me conduire. Je perçois quelques notes…mais pas encore la musique. Mais j’ai cette confiance que le Seigneur connaît la partition. Et que ce que je suis en train de vivre portera du fruit, dans la mesure où je lui redonne ma confiance et un nouveau « Oui ».

« Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu »

Depuis la semaine dernière, Chantal et moi lisons chaque matin une page de « La volonté de Dieu, mode d’emploi », de Chiara Lubich. Jeudi matin, le jour où tout allait basculer, nous faisions une méditation sur ce passage de Paul aux Romains : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (8, 28), dont voici le commentaire : « Tout ! Car rien – nous devons le croire – n’est dû au hasard. Aucun événement joyeux, indifférent ou douloureux, aucune rencontre, aucune situation en famille, au travail, à l’école, aucun état de santé physique ou moral, rien n’est dépourvu de signification. Au contraire, personnes, situations, événements, tout est porteur d’un message qui vient de Dieu. Sachons le lire et l’accueillir de tout notre cœur. Dieu a un dessein d’amour sur chacun de nous. Il nous aime d’un amour personnel. Si nous croyons à cet amour et y répondons par notre amour – c’est la condition !- il fait concourir toute chose au plein accomplissement de son dessein sur nous… Gardons courage : nous sommes encore en vie, nous sommes encore en voyage. La vie peut encore devenir une aventure divine. Le dessein de Dieu sur nous peut encore s’accomplir. Il suffit d’aimer, de garder les yeux ouverts sur sa volonté, toujours splendide ».

Ces paroles m’ont particulièrement habité durant ces jours. Il m’a semble qu’elles collaient bien à ce que je vivais. Oui, Dieu veut me donner un message à travers ce que j’ai vécu, il me redit son amour de manière si personnelle. Je suis toujours en vie, il m’a gardé dans cet accident qui aurait pu être très grave. Je me sens porté à lui dire ma reconnaissance, à lui dire merci par toute ma vie. En particulier en vivant à un niveau plus profond sa volonté.

Et pour moi cette volonté prend, aujourd’hui, des formes nouvelles et très concrètes. Je dois changer de style de vie : m’alimenter autrement, faire davantage d’exercices physiques, prendre des médicaments. Bref, consacrer davantage de temps et d’attention pour le « vert », la santé. Je le perçois comme un clair appel de Dieu, qui m’a protégé et désire, sans doute, encore utiliser ce « vase de terre », que je ne peux être sans mon corps.

Mais la condition est de croire à son amour et d’y répondre… Que le Seigneur m’en donne la force!

08.04.2011

Deux actes de générosité qui abattent des murs.

Donner est une expression de l'amour. Le don crée une relation nouvelle entre les personnes. Et ces relations abattent des murs, car on commence à se rencontrer et non plus à vivre à distance, avec des idées et des a-priori sur les autres. Lorsqu'on rencontre les visages des autres, c'est le premier pas vers la fraternité.

Image012_14.jpgLe premier acte de générosité est le don d'une magnifique maison - l'Arzillier - pour servir de lieu de dialogue entre les Eglises et les différentes religions. C'est une maison de maître, au centre de Lausanne. Je crois que les lieux ont leur importance, leur atmosphère. C'est le sentiment que j'ai à chaque fois que je me rends dans cette maison pour des rencontres avec des membres de diverses religions, ou entre chrétiens, membres des vingt Eglises participant à la Communauté des Eglises chrétiennes dans le canton de Vaud (CECCV). Arzillier est un mot franco-provençal qui signifie l'argile. A l'Arzillier, on cherche à pétrir l'argile du dialogue pour susciter davantage de communion entre les Eglises et de fraternité entre personnes venant d'autres religions. C'est un lieu où je me rends compte combien ces deux dialogues sont interdépendants.

Pourquoi? D'abord tout simplement parce que dans cette même maison, j'y rencontre à tour de rôle des chrétiens et des membres d'autres religions. Puis, ces deux dialogues s'influencent réciproquement. Quand des chrétiens de diverses Eglises sont ensemble avec des membres d'autres religions, les différences entre les Eglises sont relativisées, on se centre sur l'essentiel de la foi. C'est donc dans ce cadre que l'appel du Christ retentit avec le plus de force : « Que tous soient un » !

Toutes ces relations nouvelles, qui apportent beaucoup de joie, ont a été rendues possible par la générosité d'un homme, Jacques Leyvraz, qui a donné sa maison familiale. Une générosité qui m'inspire et me stimule également à donner quelque chose de moi-même aux autres. Pour que d'autres murs soient abattus.

Le deuxième acte de générosité est une hospitalité, qui a fait s'écrouler également bien des murs. C'est l'ouverture de la cathédrale de Lausanne aux cultes des autres Eglises, décidée en 2004 par les autorités de l'Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud. Dès lors chaque premier dimanche du mois, une Eglise différente est invitée à animer une célébration de la Parole dans la cathédrale.

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Les vingt Eglises membres de la CECCV ont toutes pu préparer un temps de prière, à une ou plusieurs reprises. Nous avons ainsi pu découvrir toutes les couleurs de l'arc en ciel du peuple chrétien. Depuis l'Eglise orthodoxe, qui pour la première fois, a célébré des vêpres inter-orthodoxes, aux Eglises évangéliques et pentecôtistes, en passant par d'autres familles chrétiennes.

Chaque Eglise peut aussi utiliser la cathédrale pour des célébrations confessionnelles. C'est ainsi que chaque année l'Eglise catholique y célèbre la messe et l'Eglise orthodoxe serbe y fête la veille de Noël, placée dans son calendrier le 6 janvier.

Nous avons aussi invité des communautés et des mouvements, comme Taizé, Jeunesse en Mission, les Focolari, la communauté de S. Egidio... Souvent à cette occasion, la cathédrale est pleine de jeunes. Cela donne une autre image de l'Eglise. Ce qui me touche particulièrement est quand des communautés de la migration viennent y prier. A plusieurs reprises, elles ont partagé leur prière avec des chants et des rythmes venant d'Afrique ou d'Amérique latine.

Parfois la cathédrale est pleine à craquer, par exemple lors de célébrations oecuméniques ou avec Taizé, parfois l'assemblée est plus modeste, quand une petite Eglise partage sa prière en y invitant les autres. Mais l'important n'est pas la grandeur, ni la quantité, mais la disposition de nous tourner ensemble vers le Christ, dans la prière et celle de rencontrer les autres. A chaque fois, j'éprouve une grande joie après ces temps de prières.

Oui, cette action généreuse d'ouvrir la cathédrale, de manière gratuite, sans attendre quoi que ce soit en retour, mais uniquement parce qu'elle exprime l'appel à la communion du Christ, a abattu bien des murs entre les différentes Eglises. J'ai maintenant des amis dans toutes les Eglises, avec lesquels je peux prier, servir, témoigner de l'amour de Dieu.

Et cela m'encourage également à vivre dans un esprit de générosité, d'hospitalité et d'ouverture. Je discerne derrière ces deux actes de générosité, la générosité de Dieu, qui nous invite à y répondre par la nôtre. Son amour plein d'imagination cherche une brèche dans nos vies pour que nous soyons constructeurs de ponts et non de murs.

Sur la maison de l'Arzillier.

Sur les célébrataions de la Parole dans la cathédrale de Lausanne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oui, cette action généreuse d'ouvrir la cathédrale, de manière totalement gratuite, sans attendre quoi que ce soit, mais uniquement parce qu'elle exprime l'appel à la communion du Christ, a abattu des murs entre les différentes Eglises. J'ai maintenant des amis dans toutes les Eglises, avec lesquels je peux prier, servir, témoigner de l'amour de Dieu.

 

 

 

 

Et cela m'encourage également à vivre dans un esprit de générosité, d'hospitalité et d'ouverture. Je discerne derrière ces deux actes de générosité, la générosité de Dieu, qui nous invite à y répondre par la nôtre. Son amour plein d'imagination cherche une brèche dans nos vies pour que nous soyons constructeurs de ponts et non de murs. Sur ce chemin, la spiritualité des Focolari, qui met au centre l'amour de Dieu et qui est tout orientée vers la fraternité, m'est d'une grande aide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

27.03.2011

"Se laisser attirer par ce qui est humble"

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Il y a quelques mois, j’ai fait une expérience qui ne cesse de me faire réfléchir. Surtout lorsque je me promène dans les rues de Lausanne, comme je l’ai fait un jour de marché, la semaine dernière, où, de la rue de l’Ale à la rue de Bourg, en passant par la place de la Riponne, j’ai rencontré un mendiant Rom tous les deux cents mètres. Hier soir, j’ai discuté de cette question avec mes amis de la communauté de Sant’Egidio, engagée auprès des pauvres de notre ville.

C’était un samedi où je préparais la prédication du lendemain. (Les samedis d’un pasteur sont souvent consacrés à cet exercice particulier). Je méditais sur le passage de Paul, où il écrit : « Soyez bien d'accord entre vous: n'ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble » (Lettre aux Romains 12,6). J’ai alors réfléchi sur le thème de l’humilité comme chemin vers l’accord, la paix et l’unité. Une chose valable dans tous les domaines, non pas seulement dans l’Eglise.

J’ai été invité par la paroisse où j’habite, le Mont sur Lausanne. Et j’ai voulu proposer quelques exemples. Par quel genre d’humilité pourrions-nous nous laisser attirer ? M’est venue alors l’idée de dire à l’assemblée : « Et si à la sortie de cette église se trouve un mendiant, vous laisserez-vous attirer par lui » ? Mais j’ai repoussé rapidement cette idée. Tout à fait irréaliste : on n’a jamais vu à ce jour un mendiant à la sortie du culte de ce temple !

Or le lendemain, à la sortie du temple, qui vois-je, appuyé contre le mur ? Un mendiant ! L’idée d’hier m’est revenue immédiatement à l’esprit. Ce jeune mendiant, c’était Dieu qui me l’envoyait, il voulait me dire quelque chose à travers lui. Je l’ai invité alors à prendre l’apéritif et nous faisons connaissance. Il venait de Bulgarie et voulait y retourner le plus vite possible. En le quittant, je lui propose de revenir le soir pour une autre rencontre.

Le soir venu, il était là, attentif. J’avais parlé du non-jugement à partir de la parole de Jésus : « Moi je ne juge personne ». Un symbole a été alors proposé pour signifier notre besoin d’être guéri de notre propension à juger autrui sur des critères extérieurs : un geste de « lavement des yeux ». Chacun était invité à recevoir un peu d’eau dans la paume de la main et à la mettre sur ses yeux. Et le jeune mendiant a fait également ce geste. A la fin de la rencontre, j’étais heureux de voir qu’un jeune du groupe des jeunes de la paroisse discutait avec lui.

Cette petite expérience m’habite à chaque fois que mon chemin croise un mendiant. Je ne peux plus rester indifférent, même si je me sens terriblement démuni. Comment se comporter avec eux d’une manière qui soit digne de l’accueil du Christ, qui disait « Je ne rejetterai personne qui vient à moi » ? Cette question, la communauté de Sant’Egidio se la pose aussi dans un courrier qu’elle a envoyé aujourd’hui à ses amis : « nous pensons que l'Evangile et l'histoire du christianisme nous enseignent à développer une autre attitude vis-à-vis des mendiants que de les tenir à distance. Parce que nous reconnaissons le visage du Christ dans celui du pauvre, un Christ pauvre, méprisé, rejeté », écrit-elle.

Jean Chrysostome avait déjà tout dit quand il écrivait au 5e siècle, dans une Constantinople opulente : « Secouez votre paresse, ayez pitié du pauvre infortuné, gardez-vous de l'outrager, recevez-le avec bonté, ne vous irritez pas de son insistance, des cris de sa misère; c'est le besoin, c'est la nécessité qui l'oblige à vous importuner. C'est Dieu qui vous envoie ce pauvre, il tient pour fait à lui-même ce que vous lui ferez. Dites-lui une parole de consolation, cette parole relèvera son âme accablée par la misère; l'accueil que vous lui ferez sera plus doux que l'aumône même ».